6. Conclusion

De tout ce qui précède une conclusion s'impose clairement : les interfaces utilisées sur l'Internet souffrent de sérieuses lacunes dès qu'il s'agit de les utiliser en français, ou en fait avec tout autre langue que l'anglais. Non seulement les interfaces homme-machine ne parlent le plus souvent que l'anglais, mais les programmes et protocoles n'arrivent que rarement à traiter du contenu en d'autres langues.

Le français est à la fois avantagé et désavantagé par cet état de fait. D'une part, les francophones souffrent évidemment de la mésadaptation des logiciels. Mais d'autre part, il se crée ainsi un besoin de les adapter qui incite à se préoccuper des problèmes de jeux de caractères et autres de la même farine. Le français est en bonne position ici : par contraste avec des langues comme l'arabe, qui requiert une analyse contextuelle et un traitement bidirectionnel, ou encore les langues asiatiques qui utilisent des milliers de caractères, il est assez proche de l'anglais pour que les solutions soient relativement aisées. Toutefois il est assez différent pour exiger un traitement spécial, et les solutions et l'expertise obtenus du développement de ces solutions peuvent resservir ensuite pour supporter d'autres langues. Il s'agit là d'un avantage concurrentiel, d'une occasion d'accès au marché mondial à ne pas négliger.

Les causes des difficultés du français sur l'Internet sont bien sûr historiques et techniques, mais aussi en partie démographiques : la relative exiguïté du marché francophone, comparé au marché anglo-saxon, n'encourage pas les créateurs de logiciels à faire l'effort requis pour bien supporter le français. Nous avons vu dans le paragraphe précédent que c'était là une perception à courte vue, puisque le support du français facilite par la suite le support des autres langues, ouvrant ainsi un marché bien plus vaste que le seul marché anglo-saxon. Il n'en reste pas moins que la perception est là, et qu'il serait intéressant d'améliorer le marché francophone pour susciter de meilleures interfaces.

L'agrandissement du marché francophone pour l'Internet pourrait être encouragé de plusieurs manières : en facilitant la connexion des pays du Sud de la Francophonie, par le biais de développement de solutions techniques innovatrices et peu onéreuses ; en développant des logiciels adaptés aux bandes passantes limitées (et au français !) qui sont et seront pour encore assez longtemps le lot de nombreux pays du Sud. On pense ici non seulement aux logiciels installés chez l'utilisateur en bout de ligne, mais aussi aux serveurs de listes de messagerie qui pourraient être installés en une hiérarchie de relais limitant la consommation de bande passante, aux serveurs mandataires à antémémoire pour le W3 dont l'utilisation abondante peut permettre des économies substantielles. L'encouragement à la création de libertels, ainsi que le raccordement bidirectionnel du Minitel à l'Internet, sont aussi des voies à considérer.


Il importe aussi de rendre l'Internet plus utile, plus attrayant pour les francophones, au Nord comme au Sud. Les gouvernements peuvent ici faire beaucoup à peu de frais, en rendant disponibles sur l'Internet le plus grand nombre de documents produits par eux : statistiques, prévisions météorologiques, renseignements fiscaux, douaniers, etc. De même, toutes les institutions francophones publiques ou parapubliques devraient publier leur documentation en français sur l'Internet, ce qui est loin d'être le cas actuellement.


Une ouverture aux langues partenaires de la Francophonie, bien qu'apparemment paradoxale, pourrait se révéler profitable. Tout d'abord, l'aspect relation publique est positif, la Francophonie pouvant se poser en rassembleur des minorités face à l'hégémonie anglo-saxonne sur l'Internet. De plus, des alliances de producteurs de logiciels ou de contenu en des langues autres que l'anglais ne peuvent que favoriser l'émergence de produits plus polyvalents, et partant adaptés au français. Le soutien du français ne passe pas par l'écrasement d'autres langues, il peut au contraire en tirer profit.


Un des obstacles à la francisation des interfaces est la difficulté pour les concepteurs de mettre la main sur la terminologie appropriée, pour désigner des concepts bien souvent inventés en anglais. Il importe, pour pallier ce problème, de faire valoir au maximum la terminologie existante, et de susciter autant que possible la création de nouveaux vocables adéquats et acceptables lorsque nécessaire. Le premier objectif pourrait être atteint si les organismes comme l'OLF mettaient à disposition sur l'Internet leurs services linguistiques traditionnels. Une participation intense des pays francophones aux différentes instances de normalisation (ISO, IETF, etc.) favoriserait le deuxième objectif, en mettant tôt en contact avec les nouvelles notions des experts dans les domaines appropriés, qui seraient ainsi à même de créer la terminologie nécessaire, tout comme cela se fait en anglais. Cette participation massive aurait aussi le très substantiel avantage d'influencer le processus de normalisation lui-même dans le sens d'un meilleur support pour les langues autres que l'anglais.


Finalement, il convient de favoriser plus directement la réalisation d'interfaces avec l'Internet en français. On peut aller jusqu'à des politiques d'achat préférentielle, privilégier les logiciels bien adaptés, veiller à l'adéquation des ressources des projets comme la création de moteurs de recherche Internet sensible à la langue (Jason) ou comme le SPIRIT de T.Gid, qui tiennent compte de la spécificité de la langue française et lui permettent de tenir sa place. La traduction automatique, même très imparfaite, est aussi d'un intérêt considérable, permettant aux francophones l'accès à plus de ressources Internet, mais ouvrant aussi la porte de la Francophonie au reste du monde.


En messagerie, on doit s'assurer que toutes les composantes soient en place pour permettre la correspondance en français : il faut des AUM non seulement en français, mais gérant MIME et sachant s'adapter aux carences du transport qui sont certainement là pour encore longtemps. Un AUM vraiment intelligent pourrait même faire la réaccentuation de messages dans les cas vraiment pathologiques. On peut aussi s'attaquer à ces carences en exigeant autant que faire se peut l'installation de serveurs de messagerie qui ne massacrent pas les messages en français. Les gestionnaires de listes de messagerie laissent aussi fort à désirer : une interface-utilisateur en français (plus de SUBSCRIBE), une gestion efficace des particularités de chaque correspondant et une adaptation aux faibles bandes passantes (hiérarchie de relais) sont des caractéristiques qui favoriseraient la francophonie.


Du côté des services d'information, il apparaît que WAIS, et plus encore le W3, soit les voies à privilégier. WAIS, nous l'avons vu, a grand besoin d'améliorations à sa manière de traiter les caractères accentués, ainsi que d'interfaces en français. Le W3 a aussi besoin de ces interfaces, mais aussi de logiciels (clients et serveurs) vraiment multilingues qui permettent à n'importe quelle langue de tenir sa place dans n'importe quel milieu. Le W3 se veut mondial, mais des logiciels moins que multilingues risquent de mener plutôt à l'apparition de segments incompatibles où une langue donnée (le français par exemple) serait limitée à un ghetto. L'anglais faisant, bien sûr, exception.

Les logiciels d'édition, de rédaction pour le W3 doivent aussi se munir des mêmes capacités et bien sûr d'interfaces en français. Et finalement, on ne doit pas négliger le contenu, ni les moyens de le rechercher et de le consulter : moteurs de recherche du W3, bases de données, traduction automatique permettant au moins de repérer l'information intéressante.


Tous les leviers disponibles doivent être utilisé au maximum : l'INRIA, tête de pont européenne du consortium W3, ne doit pas accepter l'anglais comme lingua franca, mais réaliser que son abdication nuirait à toute la société ; le français est une des trois langues officielles de l'ISO, un avantage considérable dont il n'est pas fait usage. Il faut se rendre compte, et faire comprendre, que le maintien et le développement de la place du français sur l'Internet n'est pas qu'une simple affaire émotive de culture à préserver, mais aussi une affaire lourde de conséquences économiques.

Plan Chapitre précédent